L’illectronisme est défini comme l’incapacité d’utiliser le numérique dans la vie de tous les jours. Aujourd’hui, en France, 14 millions de personnes ne maîtrisent pas suffisamment le digital. Au-delà des déserts numériques qui, heureusement, diminuent peu à peu, ce sont surtout les difficultés à comprendre le fonctionnement des outils qui créent cette fracture. Aujourd’hui, il est devenu aussi important d’avoir des connaissances en matière de numérique que de savoir lire et écrire. À l’heure du tout virtuel, il est de plus en plus difficile de se passer d’Internet, c’est pourquoi il est essentiel de lutter contre l’illectronisme et d’en faire une priorité absolue.
Difficultés d’accès au réseau ou à l’outillage
En France, l’accès à une connexion Internet pourrait bientôt être inscrit comme un droit fondamental dans la Constitution française, c’est en tous les cas, inscrit dans une proposition de loi déposée le 5 avril 2022 à l’Assemblée nationale. La couverture numérique du territoire a été très étendue ces dernières années, mais il subsiste des zones blanches, isolées de toute entrée au web.
En effet, 7 % de la population française n’a ni smartphone ni accès à une connexion Internet depuis son domicile, selon un rapport de l’Insee paru le 24 janvier 2022. Cette étude note que « le taux d’équipement augmente avec le niveau de diplôme et dans une moindre mesure avec le niveau de vie et la taille de l’unité urbaine de résidence ». Les seniors sont également les moins bien équipés, notamment en n’étant que 36 % à être propriétaire d’un smartphone, alors que 94 % des plus jeunes (15-29 ans) en possèdent un.
L’Insee met en avant le fait que 6,8 millions de Français, soit 10,1 % de la population, sont privés d’un accès de qualité suffisante à Internet, tandis que 12.8 millions de consommateurs ne bénéficient pas de « bon haut débit ».
Il existe donc encore de nombreuses inégalités face à la mise à disposition du numérique.
Manque de connaissances
Au-delà de défaut d’équipement ou de connexion, c’est le manque de maîtrise des outils numériques qui crée le plus de problèmes. 47 % des Français manquent de compétence, et cela ne concerne pas uniquement les plus âgés. Avoir Internet chez soi ne signifie pas être capable de s’en servir. D’ailleurs, 2 % de la population possède un ordinateur sans savoir comment l’utiliser.
Aujourd’hui, 38 % des usagers ont des lacunes dans au moins un de ces domaines liés aux usages courants du numérique :
- recherche d’informations ;
- communication ;
- utilisation de logiciel ;
- résolution de problème.
Cette inaptitude à utiliser correctement les outils numériques, même disponibles, compose la majeure partie de l’illectronisme, appelé également illettrisme numérique. Cela constitue un vrai handicap à l’heure du tout numérique, en entraînant des inégalités sociales importantes face à l’accès aux ressources, aux connaissances ou encore à certaines démarches administratives.
La première barrière à l’utilisation quotidienne d’Internet est la complexité d’utilisation des outils. 31 % des Français s’en plaignaient en 2018, ce chiffre ayant baissé à la suite du premier confinement en 2020, puisque 22 % le regrettaient encore.
On peut en déduire que la crise sanitaire a permis à une partie des personnes en difficulté face au numérique de commencer à se l’approprier, sans doute par obligation et avec l’aide des proches ou de l’administration. En effet, plus de 70 % des Français ont eu recours à l’e-administration en 2020 et 55 % ont réussi à accomplir leurs démarches seuls.
Populations les plus à risque d’exclusion numérique
L’idée première qui nous vient quand on parle d’illectronisme, est que ce sont les personnes âgées qui sont concernées. Il est vrai que 53 % des plus de 75 ans n’ont pas accès à Internet depuis leur domicile. Cependant, il ne faut pas se cantonner à apporter de l’aide aux anciens, car de nombreux autres Français souffrent également d’isolement numérique.
- Les demandeurs d’emploi : 12 % n’ont pas accès aux outils pourtant indispensables à la vie courante et notamment à la recherche de travail.
- Les personnes les moins diplômées : 34 % n’ont pas accès à Internet depuis leur domicile, c’est 10 fois plus que les Français possédant un diplôme d’études supérieures.
- Les ménages les plus modestes : 16 % ne disposent pas d’accès au web par manque de moyens pour financer les équipements, ou par manque de connaissances. En comparaison, 4 % seulement des ménages les plus aisés n’ont pas Internet disponible chez eux.
- Les actifs : 5 millions de salariés déclarent se trouver face à des difficultés en utilisant Internet. Ils ont souvent du mal à avouer ces faiblesses dans leur entourage professionnel, celles-ci pouvant même devenir une source de discrimination.
- Les personnes seules, les familles monoparentales et les couples sans enfants sont également un public plus sujet à l’illectronisme.
- Le monde rural a moins accès à la fibre ou la 4G et est donc plus isolée numériquement. Il y a également en France des zones difficiles à relier en montagne, sur des îles ou dans des endroits où le réseau routier est insuffisant. Dans les communes de moins 1 000 habitants, 31 % des Français en moyenne n’ont pas accès à Internet, contre moins de 5 % dans les villes d’au moins 10 000 habitants.
- Les populations les plus fragiles telles que les personnes souffrant d’un handicap ou celles ayant un problème d’alphabétisation sont particulièrement touchées par le manque d’accès aux ressources numériques.
Les habitants des DROM (Départements et Régions d’Outre-mer) utilisent moins fréquemment Internet qu’en métropole. Les personnes âgées y résidant ont encore plus de difficultés dans l’usage et l’accès aux outils numériques.
Accès à Internet dans les DROM (pas de données pour Mayotte) / France métropolitaine
(source INSEE mise à jour du 27 septembre 2022).
Conséquences de l’illectronisme
Dans une société hyperconnectée, l’illectronisme constitue un handicap majeur. De nombreuses personnes renoncent à avoir accès à leurs droits uniquement parce qu’elles ne savent pas utiliser les outils en ligne pour les réclamer. Le droit à l’information n’est pas respecté non plus quand on n’a pas les capacités d’y avoir accès.
La dématérialisation de l’administration publique accroît également le risque d’exclusion, comme le rapporte le défenseur des droits, dans son rapport de janvier 2019. La crise sanitaire a de plus, encore augmenté la quantité de démarches réalisables sur Internet. Ainsi, 60 % des Français sont incapables de réaliser leurs démarches administratives en ligne. Ceci ne concerne pas uniquement les personnes âgées loin de là, puisque 30 % des jeunes de moins de 29 ans ne sont pas suffisamment compétents pour rechercher ou envoyer des documents en ligne.
Le Covid a encore accéléré la fracture : la fermeture de services publics au printemps 2020 a laissé de nombreuses personnes complètement démunies face aux outils numériques qu’ils ne maîtrisaient pas jusqu’alors. Si certains ont justement réussi à se familiariser à l’utilisation d’Internet, beaucoup d’autres ont été bloqués ne serait-ce que pour télécharger ou imprimer une attestation de sortie.
Des enfants ont été mis de côté par l’urgence sanitaire et la nécessité de faire école à la maison, risquant l’échec scolaire lorsque leurs parents n’avaient pas accès aux outils numériques ou pas de connaissances suffisantes pour suivre les cours en ligne.
L’illectronisme dissuade ceux qui ne savent pas se servir d’Internet d’accomplir certaines tâches, notamment des démarches en ligne, comme la déclaration de revenus, les demandes d’aides auxquelles ils ont le droit, inscription au chômage ou encore liquidation des droits à la retraite. Les factures en ligne, notamment d’énergie, les relevés de banque par exemple, nécessitent également un suivi, que certaines personnes ne sont pas aptes à réaliser.
L’exclusion numérique peut apporter un sentiment d’isolement voire d’échec.
Crédit : Freepik
Les conséquences de cet isolement numérique peuvent être graves :
- Sentiment d’échec ;
- Sentiment d’isolement ;
- Diminution de l’estime de soi ;
- Risque d’être victime d’arnaques ;
- Manque d’accès aux informations ;
- Manque d’accès à la culture ;
- Problèmes financiers ;
- Manque d’accès aux soins (déserts médicaux, recherche de médecins remplaçants ou de pharmacie de garde).
La prise en charge et le conseil de ces personnes sont une question de santé publique autant que d’intégration aux outils numériques. Heureusement, il existe des solutions à mettre en avant et à financer. De nombreuses personnes, fonctionnaires d’État ou bénévoles dans des associations, œuvrent chaque jour pour faire cesser ces inégalités sociales si importantes.
Solutions possibles pour lutter contre l’illectronisme
La responsabilité de l’État :
L’État a bien entendu une place prépondérante à prendre dans la lutte contre la fracture numérique. L’importance du sujet est bien considérée par le Sénat qui souhaite que la France puisse « promouvoir l’enjeu d’inclusion numérique comme une priorité nationale » et pose l’objectif de « développer la filière de la médiation numérique en France ». Pour cela, il souhaite professionnaliser les métiers de la formation numérique et augmenter l’offre de médiation digitale.
Pour résorber les difficultés liées à l’illectronisme, le gouvernement a mis en place différents axes de progression comme un plan national pour un numérique inclusif. Il a ainsi créé des maisons polyvalentes nommées « France Services » ou un plan téléphonique pour les administrations. Ceci trouve un écho important quand on sait que le programme d’action publique avait décidé de dématérialiser les 250 demandes les plus utilisées avant les élections de mai 2022. Un accompagnement humain et pédagogique est alors essentiel en cas de difficulté.
Le Pass numérique a été également élaboré pour permettre aux collectivités locales de proposer aux habitants qui le souhaitent de bénéficier gratuitement de formations à proximité de chez eux.
Enfin, l’accessibilité du web doit désormais nécessairement tenir compte des difficultés des personnes souffrant de cécité, de daltonisme, de surdité ou de problèmes moteurs ou neurologiques. Depuis 2005, la loi oblige le web public français à rendre accessibles tous les informations et documents aux personnes handicapées.
Le rôle essentiel des associations
Si l’état se préoccupe de cette fracture, les principales initiatives viennent du monde associatif. Voici quelques exemples de structures d’aides aux personnes isolées numériquement.
- Emmaüs Connect, via son programme « connexion urgence », apporte des ressources pour connecter les personnes fragiles isolées.
- WeTakeCare est une formation en ligne initiée par la collaboration de Google et d’Emmaüs.
- La fondation Orange, dispense des programmes d’éducation, de formation, d’accès aux connaissances et à la santé, qui s’appuient sur tout le potentiel du numérique.
- Boîte à Outils solidaire lutte contre la fracture numérique grâce à l’entraide et au partage de ressources mises à disposition de chacun sous licence Creative Commons.
L’aide des bénévoles des associations est essentielle dans la lutte contre l’exclusion numérique
Crédit : rawpixel.com pour Freepik
Les Français interrogés qui rencontrent des difficultés face au numérique, préfèrent que quelqu’un leur explique comment réaliser la démarche en ligne seul (56 %) plutôt qu’on la fasse à leur place (32 %). Ils expriment le besoin de comprendre et d’être autonome lors de prochaines formalités à accomplir. La formation est donc la solution plébiscitée par une large majorité de nos concitoyens.
La pédagogie est essentielle, notamment au niveau de la cybersécurité et aux problèmes de protection de données personnelles qui peuvent faire peur aux personnes mal à l’aise sur les outils digitaux. La mise en avant des bonnes pratiques à adopter par exemple sur les mots de passe ou sur les liens entre les réseaux sociaux et la vie privée permet de rassurer les nouveaux utilisateurs et de leur fournir un mode d’emploi simple à comprendre.
Zoom sur la Boîte à outils solidaire
La Boîte à Outils Solidaire est une association à but non-lucratif (loi 1901). Elle a été créée pour permettre de diffuser sous licence Creative Commons des supports de formation et permettre aux formateurs de s’entraider. Accessibles à tous (en s’enregistrant et se connectant sur le site), nos ressources ne peuvent pas être revendues. En partageant vos supports, vous aidez la communauté des formateurs qui a leur tour pourront enrichir vos contenus tout en respectant votre « paternité » du document puisque le nom initialement inscrit doit demeurer.
Notre but est de participer activement à la réduction de la fracture numérique.
Nos intervenants agissent en parallèle de leur métier de conseillers numériques, médiateurs, enseignants ou encore formateurs indépendants ou salariés. Notre conviction est que la formation est à la base de la connaissance et nécessaire à l’accès aux outils digitaux essentiels de notre époque.
Pour conclure :
Environ la moitié des 14 M de Français en difficulté dans l’utilisation du numérique doivent pouvoir être formés et devenir autonomes. L’autre moitié aura toujours besoin d’aide pour parvenir à utiliser correctement les outils informatiques. La Boîte à outils solidaire agit pour aider tout le monde à s’approprier la richesse du web. Nos bénévoles et formateurs sont à votre disposition pour vous proposer des solutions pour accompagner les personnes en difficulté vers l’autonomie digitale. N’hésitez pas à nous contacter pour nous soumettre vos besoins ou rejoindre l’équipe.
Article réalisé par : Audrey Thiéry
Autres sources intéressantes :
Rapport du Sénat – septembre 2020
Baromètre du numérique 2021 du CREDOC
Référentiel des usages numériques 2022
Étude de l’Insee du 17 mai 2022








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